Kilimandjaro, cinq climats jusqu’à la neige
Le toit de l’Afrique se monte à pied, sans corde, en une semaine : récit d’une ascension, des bananeraies des Chagga aux derniers glaciers.

Le Kilimandjaro se montre quand il veut. Depuis Moshi, la petite ville posée sur ses pentes sud, on passe des journées entières sans le voir : un couvercle de nuages s’installe sur la montagne dès le milieu de la matinée et ne s’ouvre qu’au crépuscule. Alors, très haut, bien plus haut que l’œil ne l’attendait, apparaît une coupole blanche dans le ciel rose. C’est Kibo, le sommet, à 5 895 mètres, la plus haute montagne d’Afrique et la plus haute montagne isolée du monde : aucune chaîne ne l’épaule, elle sort seule de la savane, à près de cinq kilomètres au-dessus du plateau.
On la gravit à pied, sans corde ni piolet, et c’est ce qui la rend à la fois accessible et dangereuse : l’altitude ne se négocie pas. Ce carnet raconte l’ascension telle qu’elle se vit, jour après jour, du village de départ à la nuit du sommet, puis ce que la montagne dit de ceux qui l’habitent et du climat qui la change.
Une montagne que l’on voit de loin
L’image la plus célèbre du Kilimandjaro a été prise depuis le Kenya : des éléphants dans les marais d’Amboseli, et derrière eux la montagne entière, du pied à la calotte. C’est la vue qui ouvre ce carnet, parce qu’elle dit l’échelle du volcan avant même d’y poser le pied. Trois cônes le composent : Shira, à l’ouest, un plateau effondré ; Mawenzi, à l’est, une couronne de roche déchiquetée à 5 149 mètres ; et Kibo, au centre, le cône régulier qui porte le point culminant, Uhuru Peak.
Le volcan est endormi, pas éteint. Le cratère de Kibo laisse encore échapper des fumerolles, et les géologues le classent parmi les volcans susceptibles de se réveiller. Il est né il y a plus de deux millions d’années du même mouvement de la croûte qui a ouvert la vallée du Rift.
Le nom reste un mystère. On y a lu « montagne de grandeur » ou « montagne infranchissable » ; personne ne sait vraiment. Quand le missionnaire allemand Johannes Rebmann écrivit en 1848 qu’il avait vu de la neige sous l’équateur, les géographes de Londres refusèrent de le croire. Hans Meyer et Ludwig Purtscheller atteignirent le sommet en 1889, guidés et portés par des hommes de la montagne dont un seul nom nous est parvenu, celui de Yohani Kinyala Lauwo, honoré un siècle plus tard.

Cinq climats en une semaine
Monter le Kilimandjaro, c’est traverser en quelques jours ce qu’un voyage de l’équateur au pôle étalerait sur des milliers de kilomètres. Au départ, les pentes cultivées : bananeraies, caféiers à l’ombre, maisons et cours d’école, jusqu’à 1 800 mètres environ. Puis la forêt de montagne, dense, dégoulinante, où les colobes noir et blanc sautent dans les cimes et où la mousse pend des branches comme une barbe.
Vers 2 800 mètres, la forêt cède à la lande : bruyères géantes, immortelles, un air qui se rafraîchit d’un coup. C’est là qu’apparaissent les plantes étranges qui n’existent qu’ici, les séneçons géants, Dendrosenecio kilimanjari, troncs noirs coiffés de rosettes de feuilles, et les lobélies en colonne. Ils poussent jusqu’à 4 000 mètres, puis plus rien.
Au-dessus commence le désert d’altitude : cailloux, poussière, un soleil blanc le jour et le gel la nuit, pas un brin d’herbe. Et tout en haut, la zone arctique du sommet, roche nue, neige et ce qui reste des glaciers. Chaque jour de marche change le paysage, l’air et la température ; c’est ce qui fait du Kilimandjaro une leçon de géographie autant qu’un sommet.
Pole pole : l’art de monter lentement
Les deux mots que l’on entend le plus sur la montagne sont swahilis : pole pole, doucement, doucement. Ils ne sont pas une politesse mais une consigne médicale. Au-dessus de 2 500 mètres, le corps manque d’oxygène ; au-dessus de 4 000, presque tout le monde en ressent les effets, maux de tête, nausées, sommeil haché. La forme physique n’y change rien : des marathoniens redescendent, des marcheurs tranquilles arrivent. Ce qui compte, c’est le temps laissé au corps pour s’adapter, boire beaucoup, et la règle d’or des guides : monter haut, dormir bas.
Sept itinéraires balisés mènent au sommet. Marangu, la plus ancienne, est la seule équipée de refuges en dur ; Machame, par le sud-ouest, est la plus fréquentée et sans doute la plus belle, avec sa traversée du plateau de Shira et la montée de la muraille du Barranco ; Lemosho, plus longue, attaque par l’ouest dans la forêt ; Rongai, par le nord, est la plus sèche ; Umbwe est raide et réservée aux marcheurs aguerris ; le Circuit nord fait le tour du Kibo en neuf jours. Toutes finissent par la même nuit.
On ne monte pas seul : le parc national impose un guide agréé, et chaque groupe part avec ses porteurs et son cuisinier. Ce sont eux qui font l’ascension, matériel sur la tête, souvent trois fois plus vite que les clients. Choisir un opérateur qui les paie, les équipe et les nourrit correctement n’est pas un détail : c’est la condition pour que la montagne reste une bonne histoire pour tout le monde.

La nuit du sommet
On se lève vers minuit, dans un camp à près de 4 700 mètres, après deux heures d’un sommeil qui n’en est pas un. Dehors, il gèle. Les lampes frontales forment un chapelet de points lumineux qui monte en lacets dans le noir, très lentement, et le seul bruit est celui des bâtons sur la cendre volcanique. On ne pense plus à rien, on compte les pas, on boit de l’eau qui commence à geler dans la gourde.
Vers l’aube, la crête. Elle porte un nom selon la voie : Stella Point ou Gilman’s Point. On y arrive au moment où le ciel pâlit sur Mawenzi, et l’on découvre d’un côté le cratère de Kibo, immense, plat, lunaire, de l’autre la plaine d’Afrique qui s’éclaire mille kilomètres à la ronde. Il reste une heure de marche sur le bord du cratère, presque à plat, interminable, jusqu’au panneau de bois d’Uhuru Peak.
Là-haut, personne ne reste longtemps. Le froid, le manque d’air et l’heure poussent à redescendre après les photos et une poignée de minutes à regarder les glaciers, blocs blancs posés sur la cendre noire, étrangement verticaux. La descente du jour même ramène à 3 000 mètres, et le soir, dans la tente, on dort enfin.

Des glaciers en sursis
La neige du Kilimandjaro, celle qui avait fait rire les géographes en 1848, disparaît. La calotte a perdu plus de 80 % de sa surface au XXe siècle. Le glacier Furtwängler, près du sommet, couvrait 113 000 mètres carrés en 1976 ; il n’en couvrait plus que 11 000 en 2018, troué en son centre, coupé en deux. Les projections scientifiques ne lui donnent pas le milieu du siècle.
Les causes sont complexes : moins de précipitations, un air plus sec, la sublimation de la glace sous le soleil équatorial, et le réchauffement global qui aggrave tout. Mais le résultat se voit à l’œil nu, année après année, par ceux qui montent régulièrement : les murs de glace reculent, des champs de cailloux apparaissent là où il y avait du blanc.
Il y a quelque chose de particulier à marcher vers un paysage dont on sait qu’il n’existera plus. Les guides le disent avec sobriété. C’est une des raisons, pas la seule, qui font du Kilimandjaro un lieu où l’on monte aussi pour voir, et pour pouvoir dire qu’on a vu.
Les Chagga, le café et la bière de banane
La montagne est habitée. Ses pentes sud et est sont le pays des Chagga, qui y ont bâti des royaumes indépendants jusqu’à leur abolition en 1963, et qui ont fait des flancs du volcan l’une des terres les plus fertiles de Tanzanie : canaux d’irrigation anciens, terrasses, jardins étagés où la banane, le café et les haricots poussent ensemble à l’ombre des arbres.
Moshi, la ville de départ, vit du café et de la montagne. On y visite des coopératives, on y goûte un arabica cultivé en altitude, et le soir, dans les villages de Marangu ou de Machame, on partage le mbege, la bière traditionnelle chagga, tirée de bananes fermentées et de millet, douce puis acide, servie dans de grands gobelets.
Avant de monter, une journée dans ces villages vaut mieux qu’une journée d’hôtel : les cascades de la forêt, les grottes où les Chagga se réfugiaient lors des raids, les récits des anciens porteurs. On comprend alors que le Kilimandjaro n’est pas seulement un sommet à cocher ; c’est une montagne qui a une histoire humaine, et des habitants qui la regardent chaque matin.

Y aller, et quand
L’aéroport international du Kilimandjaro se trouve entre Arusha et Moshi, à moins d’une heure de route de l’une et de l’autre. Les meilleures fenêtres sont janvier-février, les plus chaudes et les plus claires, et de juin à octobre, plus fraîches et très fréquentées. Avril-mai et novembre sont les mois des pluies : la forêt se change en boue et les sommets en brouillard.
Comptez six à neuf jours selon la voie ; les itinéraires les plus longs sont aussi ceux où le corps s’adapte le mieux, et donc où l’on a le plus de chances d’arriver en haut. Les droits d’entrée du parc national représentent une part importante du budget, quel que soit l’opérateur : un prix très bas se paie toujours quelque part, le plus souvent sur le dos des porteurs.
Beaucoup enchaînent la montagne avec le cratère du Ngorongoro et le Serengeti, à quelques heures à l’ouest, ou avec les plages de Zanzibar pour laisser les jambes se reposer. Notre guide Tanzanie porte les formalités, la santé, les vaccins et les conseils officiels à jour.
Sources · 9
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Le carnet
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