Lalibela, la ville creusée vers le ciel
Onze églises taillées dans la roche, un roi qui voulait sa Jérusalem, des pèlerins en blanc à l’aube : un carnet à 2 500 mètres.

On ne voit pas Lalibela en arrivant. La route grimpe sur le plateau, le village s’étale sur sa colline rousse, des eucalyptus, des toits de tôle, un marché, et rien n’indique que sous nos pieds se trouvent onze églises. C’est le principe du lieu : les églises de Lalibela n’ont pas été bâties, elles ont été creusées. Les bâtisseurs ont tracé une tranchée dans le tuf volcanique, isolé un bloc, puis évidé ce bloc de l’intérieur, fenêtres, colonnes, voûtes et autels compris. Il faut donc marcher jusqu’au bord d’une fosse pour découvrir, douze mètres plus bas, un toit sculpté d’une croix.
Ce carnet suit l’ordre d’une journée sur place : la descente vers la première église, l’histoire du roi qui a donné son nom à la ville, le parcours des deux groupes et de la croix isolée, puis ce qui fait de Lalibela autre chose qu’un site archéologique : une ville sainte en activité, où l’on célèbre encore Noël le 7 janvier devant des milliers de pèlerins.
Descendre vers la première église
La visite commence presque toujours par Bete Medhane Alem, la « maison du Sauveur du monde ». On longe une tranchée, on descend quelques marches, et le bloc apparaît : une église de la taille d’une basilique, entourée d’une colonnade taillée dans la même roche qu’elle, que l’on tient pour la plus grande église monolithe du monde. À l’intérieur, la lumière tombe des fenêtres hautes sur des piliers alignés, le sol est couvert de tapis, et un prêtre garde la croix de Lalibela, une croix processionnelle de bronze devenue l’emblème de la ville.
La roche est rouge sombre, veinée de gris, douce au toucher là où des siècles de mains l’ont polie. On se déchausse à chaque porte : les églises sont consacrées, et le sol intérieur est un lieu de prière avant d’être un sol de musée. Des chaussettes épaisses, un sac pour les chaussures et un peu de patience aux portes étroites changent la journée.
L’altitude fait le reste. Lalibela se trouve autour de 2 500 mètres : le souffle se raccourcit dans les escaliers, le soleil tape dès le milieu de matinée, et c’est une bonne raison de suivre le rythme du lieu, lent, avec des pauses à l’ombre des tranchées.
Le roi qui voulait une Jérusalem
La ville s’appelait Roha. Elle a pris le nom de Gebre Meskel Lalibela, roi de la dynastie Zagwe qui régna d’environ 1181 à 1221, et à qui la tradition attribue l’ensemble du chantier. Le récit raconte qu’il voulut offrir à ses sujets une Jérusalem de substitution, à une époque où le pèlerinage vers la vraie était devenu périlleux : certains historiens relient le projet à la prise de Jérusalem par Saladin en 1187.
Les noms des lieux disent cette intention. La rivière qui sépare les deux groupes d’églises s’appelle Yordanos, le Jourdain. Une église porte le nom de Golgotha, une autre celui de Bethléem. Le symbole était clair : marcher dans Lalibela, c’est parcourir la Terre sainte sans quitter les hauts plateaux.
La tradition veut que les églises aient été taillées en vingt-quatre ans, les hommes travaillant le jour et les anges la nuit. Les archéologues datent plutôt les différentes églises entre le VIIe et le XIIIe siècle, avec des reprises successives : certaines ont sans doute commencé comme des forteresses ou des palais avant d’être consacrées. Les deux récits cohabitent sans gêne à Lalibela, et les prêtres racontent volontiers le premier.

Deux groupes, des tunnels et une croix
Les onze églises forment deux groupes reliés par des tranchées et des tunnels, plus une église isolée. Le groupe nord, autour de Bete Medhane Alem, comprend Bete Maryam, la plus ancienne selon la tradition, avec ses peintures et son pilier voilé, puis Bete Golgotha, où l’on montre le tombeau attribué au roi Lalibela, et les petites Bete Meskel et Bete Danaghel.
Le groupe est est plus intime : Bete Emmanuel, aux façades rythmées comme celles des palais d’Aksoum, Bete Merkorios, Bete Abba Libanos adossée à la falaise, et Bete Gabriel-Rufael que l’on rejoint par une passerelle au-dessus d’une fosse. Entre les deux groupes, un tunnel plongé dans le noir complet se parcourt en tâtonnant le long de la paroi : les guides l’appellent le passage de l’enfer vers le paradis, et l’on ressort dans la lumière.
Puis vient Bete Giyorgis, Saint-Georges, à l’écart. Vue d’en haut, c’est une croix grecque parfaite, taillée vers le bas dans un bloc isolé, d’une douzaine de mètres de hauteur, dont le toit porte trois croix emboîtées. On en fait le tour par le bord de la fosse avant de descendre par une tranchée en pente. Au petit matin, quand le soleil rase le plateau, c’est la plus belle image d’Éthiopie, et la plus photographiée.
Un lieu vivant, pas un musée
Ce qui frappe à Lalibela, plus que la prouesse technique, c’est que rien n’y est figé. Les églises appartiennent à l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo et servent chaque jour. Des prêtres en châle blanc lisent dans des livres de parchemin, des diacres frappent le kebero, le grand tambour, et agitent le sistre ; les chants en guèze, la langue liturgique, montent des fosses avant le lever du jour.
Les pèlerins arrivent de toute la région, souvent à pied, enveloppés dans le shamma, le voile de coton blanc. Ils embrassent les montants des portes, touchent la roche, s’assoient sur le bord des tranchées. Le visiteur étranger est accueilli sans façon, à condition de rester discret pendant les offices et de demander avant de photographier un visage.
Deux dates concentrent tout. Genna, le Noël éthiopien, tombe le 7 janvier : des dizaines de milliers de pèlerins passent la nuit autour des églises, cierges à la main, et la ville entière semble vêtue de blanc. Timkat, l’Épiphanie, le 19 janvier, célèbre le baptême du Christ : les tabots, répliques des Tables de la Loi conservées dans chaque église, sont portés en procession sous des parasols brodés jusqu’à l’eau, qui est bénie et aspergée sur la foule. Ces jours-là, l’hébergement se réserve des mois à l’avance.

Au-dessus et autour : Asheten Maryam, Yemrehana Krestos
Lalibela ne se limite pas aux onze églises. Sur la montagne qui domine la ville, le monastère d’Asheten Maryam se gagne en deux ou trois heures de marche, ou à dos de mule, à près de 3 000 mètres. L’église est modeste, mais la vue embrasse tout le plateau de Lasta, ses champs en terrasses et ses villages ronds.
À une quarantaine de kilomètres au nord, Yemrehana Krestos est l’autre merveille de la région : une église construite, et non creusée, à l’intérieur d’une vaste grotte, en assises alternées de pierre et de bois dans la tradition d’Aksoum, probablement au XIe ou au XIIe siècle. Elle a sans doute servi de modèle aux bâtisseurs de Lalibela. La route est une piste de montagne ; on y va à la demi-journée depuis la ville.
Entre les deux, le paysage vaut à lui seul le détour : des amphithéâtres de roche, des bergers et leurs troupeaux, des eucalyptus qui sentent fort après la pluie, et les tukuls de pierre à deux étages, typiques de Lalibela, que l’on reconnaît à leurs toits de chaume coniques.

À table, à 2 500 mètres
Le repas se prend autour d’une grande galette d’injera, légèrement acide, cuite à partir du teff, la céréale des hauts plateaux. On y dépose des sauces : le shiro, purée de pois chiches épicée, les lentilles, les légumes, et, les jours gras, le doro wat, ragoût de poulet au berbéré. Les mercredis et vendredis, ainsi que pendant les longs carêmes, l’Église prescrit un jeûne sans produits animaux : ces jours-là, la cuisine est entièrement végétale, et souvent la meilleure.
La fin de journée se passe volontiers dans un tej bet, une maison où l’on sert le tej, l’hydromel éthiopien, dans des fioles rondes à col étroit. Et il y a le café : la cérémonie du buna, où les grains sont torréfiés devant vous, moulus, puis infusés dans une jebena de terre cuite et servis en trois tournées, prend le temps qu’elle prend.
Deux particularités déroutent les premiers jours. L’Éthiopie suit son propre calendrier, à treize mois, avec sept à huit ans de décalage sur le calendrier grégorien. Et l’heure s’y compte à partir du lever du soleil : « une heure » signifie sept heures du matin. Pour un rendez-vous, on précise toujours de quelle heure on parle.
Y aller, et quand
Lalibela a son aéroport, à une petite demi-heure de route de la ville, desservi depuis Addis-Abeba par des vols intérieurs d’une heure environ. La route depuis la capitale est longue, deux jours au moins, et se combine parfois avec Gondar et les monts Simien dans un circuit du nord.
La saison sèche, d’octobre à mars, offre les ciels les plus nets et les pistes praticables ; les grandes pluies tombent de juin à septembre. Le billet d’entrée au site est valable plusieurs jours, ce qui permet de revenir à l’aube et en fin d’après-midi, les deux moments où les tranchées prennent la lumière. Un guide local est précieux pour l’ordre de visite, les tunnels et les récits attachés à chaque église.
La région Amhara, où se trouve Lalibela, a connu des épisodes d’insécurité depuis 2021. Avant de fixer des dates, consultez les conseils officiels à jour dans notre guide Éthiopie et renseignez-vous sur les liaisons aériennes du moment : c’est la seule partie de ce carnet qui change vite.
Sources · 8
Vivre ce voyage.
Visites guidées, excursions et billets auprès de notre partenaire, dans un nouvel onglet. Prix et disponibilités sont les siens.
Le carnet
Prolonger la lecture.

Méroé, les pyramides de l’autre Nil
Deux cents pyramides dans le sable du Soudan, un royaume qui tint tête à Rome, des reines guerrières et un chasseur de trésors : le carnet de Koush.

Kilimandjaro, cinq climats jusqu’à la neige
Le toit de l’Afrique se monte à pied, sans corde, en une semaine : récit d’une ascension, des bananeraies des Chagga aux derniers glaciers.

Bijagós, l’archipel qui vit selon ses règles
Quatre-vingt-huit îles au large de la Guinée-Bissau, des hippopotames qui nagent dans la mer, des tortues par milliers et une société qui a tenu tête aux Portugais jusqu’en 1930.