Méroé, les pyramides de l’autre Nil
Deux cents pyramides dans le sable du Soudan, un royaume qui tint tête à Rome, des reines guerrières et un chasseur de trésors : le carnet de Koush.

La première image de Méroé est toujours la même : une ligne de pyramides effilées sur une crête de sable orange, à deux cents kilomètres au nord-est de Khartoum, sans un mur, sans un guichet, sans personne. On les voit depuis la route qui longe le Nil vers Atbara, bien avant d’y être, et l’on met un moment à comprendre ce que l’on regarde. Ce ne sont pas les pyramides d’Égypte en plus petit. Ce sont celles d’un autre royaume, Koush, qui a eu ses propres rois, ses reines régnantes, son écriture que l’on ne sait toujours pas lire, et qui a enterré ses souverains ici pendant près de mille ans.
Ce carnet raconte le site tel qu’on le parcourt : les trois nécropoles sur leurs dunes, l’histoire du royaume qui regarda l’Égypte en face, les candaces, l’Italien qui décapita les pyramides en 1834, puis les temples de Naqa et de Musawwarat es-Sufra, à une heure de piste. Il se termine par ce qu’il faut dire sans détour : le Soudan est en guerre depuis avril 2023, et Méroé attend.
Des pyramides sur une dune
Le site se divise en trois cimetières. Le cimetière nord, sur la crête la plus haute, est celui que l’on photographie : une quarantaine de pyramides serrées, entre six et trente mètres de hauteur, chacune précédée d’une petite chapelle dont le pylône regarde l’est, vers le lever du soleil et le fleuve. Le cimetière sud, plus ancien, s’éparpille sur la dune voisine ; le cimetière ouest, dans la plaine, gardait les tombes des notables.
Ce qui frappe d’abord, c’est l’angle. Les pyramides de Méroé sont raides, bien plus que celles de Gizeh, construites par assises de grès autour d’un noyau de remblai, sur une base étroite. La plus grande, attribuée à la reine Amanishakheto, atteignait trente mètres. Ce qui frappe ensuite, ce sont les sommets : presque tous manquent, tranchés net, et l’on comprendra pourquoi plus loin.
On marche librement entre les tombes, le sable crisse, le vent du désert siffle dans les chapelles ouvertes où subsistent des reliefs : le défunt sur son trône, des processions d’offrandes, des dieux à tête de lion. En fin de journée, la crête prend une couleur de braise et les ombres des pyramides s’allongent sur la dune jusqu’à se toucher. C’est l’heure que tous ceux qui y sont allés gardent en mémoire.
Koush, le royaume qui regarda l’Égypte en face
Pour comprendre Méroé, il faut remonter le Nil. La Nubie a vu naître trois royaumes successifs : Kerma, entre 2500 et 1500 avant notre ère, puis Napata, autour du Djebel Barkal, et enfin Méroé. Au VIIIe siècle avant notre ère, les rois de Napata conquièrent l’Égypte et y règnent pendant près d’un siècle : ce sont les pharaons de la XXVe dynastie, Piyé, Taharqa et leurs successeurs, que l’on appelle parfois les pharaons noirs.
Chassés d’Égypte par les Assyriens, les Koushites se replient vers le sud. Méroé devient leur capitale vers 590 avant notre ère et le restera jusqu’au IVe siècle de notre ère. La ville tire sa richesse du fer, dont les scories forment encore des collines noires près des ruines, au point qu’un archéologue britannique l’a surnommée le Birmingham de l’Afrique ; elle commerce avec l’Égypte ptolémaïque puis romaine, avec la mer Rouge, avec l’intérieur du continent.
Le royaume a sa propre écriture, le méroïtique, deux alphabets dérivés des hiéroglyphes et du démotique, apparus au IIIe siècle avant notre ère. On sait les lire depuis 1909 grâce à Francis Llewellyn Griffith, mais la langue elle-même résiste : on prononce les mots sans les comprendre. Une partie de l’histoire de Méroé est donc écrite sous nos yeux, sur les stèles et les chapelles, et reste muette.

Les candaces
Les Grecs et les Romains ont cru que les reines de Koush portaient toutes le nom de Candace. C’était un titre, kandake, celui de la reine ou de la reine mère ; quand elle régnait en son nom propre, elle y ajoutait qore, le titre des rois. Les reliefs les montrent massives, couronnées, lançant des flèches sur des ennemis à terre.
La plus célèbre est Amanirenas. Vers 25 avant notre ère, ses troupes attaquent l’Égypte romaine, pillent Syène et Philae et rapportent à Méroé une tête de bronze de l’empereur Auguste, qu’elles enterrent sous les marches d’un temple, pour que chaque pas la piétine. Les Romains répliquent et détruisent Napata, mais la guerre s’achève par une paix négociée : Koush garde son indépendance. La tête, retrouvée en 1910, est aujourd’hui au British Museum.
Sa successeure probable, Amanishakheto, règne au début de notre ère. C’est à elle que l’on doit la plus grande pyramide du cimetière nord, et les bijoux qu’elle emporta dans sa tombe, bracelets, bagues-sceaux, pectoraux d’or et d’émail, qui sont partis pour l’Europe de la pire des manières.
1834 : un chasseur de trésors décapite les pyramides
Giuseppe Ferlini était médecin militaire au service de l’Égypte quand il arrive à Méroé en 1834, persuadé que les pyramides cachent de l’or. Il fait démonter les sommets, l’un après l’autre, et finit par tomber juste : dans celle d’Amanishakheto, il découvre le trésor de la reine. Il rentre en Italie en 1836 avec ses caisses et vend les bijoux, qui sont aujourd’hui partagés entre les musées égyptiens de Munich et de Berlin.
Quelques années plus tôt, en 1821, le voyageur français Frédéric Cailliaud avait dessiné les mêmes pyramides intactes. Les deux séries d’images se regardent côte à côte comme un avant et un après : c’est à Ferlini que l’on doit ces silhouettes tronquées qui donnent au site sa forme si reconnaissable, et c’est une leçon sur ce qu’une génération peut défaire.
Depuis, les archéologues ont travaillé autrement. Les fouilles allemandes du début du XXe siècle, puis les missions soudanaises et internationales des dernières décennies, ont relevé, consolidé et parfois restauré chapelles et parements. On voit sur place des pyramides reconstituées à côté de leurs sœurs en ruine : les premières aident à imaginer les secondes.

Naqa et Musawwarat es-Sufra : le lion, l’éléphant et le kiosque romain
Méroé n’est qu’un tiers du site inscrit par l’UNESCO en 2011 sous le nom d’Île de Méroé. Les deux autres se trouvent dans la steppe du Butana, à une heure ou deux de piste vers le sud, loin de toute route goudronnée. Naqa, d’abord : un temple d’Amon à l’allée de béliers, et surtout le temple du Lion dédié à Apédémak, le dieu guerrier à tête de lion propre à Koush, dont les pylônes montrent le roi Natakamani et la reine Amanitore frappant leurs ennemis. Juste à côté, un petit édifice aux chapiteaux corinthiens et aux arcs romains, que l’on appelle le kiosque, résume à lui seul ce carrefour entre l’Afrique et la Méditerranée.
Musawwarat es-Sufra, vingt kilomètres plus au nord, est plus ancien, du IIIe siècle avant notre ère, et plus étrange : une Grande Enceinte de murs, de rampes et de cours dont on ne connaît pas la fonction exacte, un autre temple du Lion, un immense réservoir. Partout, des éléphants sculptés, en ronde-bosse, en relief, en terminaison de murets : l’animal comptait ici, peut-être dressé, sûrement vénéré.
Ces deux sites se visitent dans le même silence que Méroé. Un gardien, parfois ; un troupeau de chèvres et un berger qui lève la main ; le vent. Ils demandent un véhicule tout-terrain, un chauffeur qui connaît les pistes, de l’eau et une journée entière.

Le Nil, Shendi et la route de Napata
La base la plus proche est Shendi, bourgade de la rive est à une quarantaine de kilomètres au sud des pyramides, ancien carrefour caravanier et cœur du pays Ja’alin. Son marché, ses maisons de brique crue à cour intérieure et ses bords de Nil plantés de palmiers-dattiers donnent la mesure du Soudan rural : lent, poli, hospitalier. On y boit le thé noir très sucré et le karkadé, l’infusion d’hibiscus rouge, servis sur le trottoir.
En remontant vers Khartoum, le Nil franchit sa sixième cataracte à Sabaloka, une gorge de granit où le fleuve se resserre entre des collines noires. En descendant au contraire vers le nord, par la piste du désert de Bayouda, on rejoint Karima et le Djebel Barkal, la montagne sacrée de Napata, lui aussi au patrimoine mondial depuis 2003, avec ses temples d’Amon au pied de la falaise et ses propres pyramides, plus anciennes que celles de Méroé.
Mis bout à bout, ces lieux dessinent un voyage d’une semaine le long du Nil soudanais, entre Khartoum et la troisième cataracte, qui fut longtemps l’un des plus beaux itinéraires archéologiques du continent, et l’un des moins fréquentés.
Méroé aujourd’hui
Il faut le dire simplement. Depuis le 15 avril 2023, le Soudan est en guerre : les combats entre l’armée et les Forces de soutien rapide ont ravagé Khartoum, déplacé des millions de personnes et fermé le pays aux visiteurs. Le musée national de Khartoum, qui conservait l’essentiel des collections de Koush, a été pillé ; l’UNESCO a alerté sur le trafic d’antiquités soudanaises.
Les pyramides, elles, tiennent sur leur dune, comme elles l’ont fait pendant deux mille ans. Les équipes archéologiques soudanaises et étrangères suivent les sites à distance, par images satellite, et préparent la suite. Notre guide Soudan porte les conseils officiels à jour : ce carnet n’y ajoute rien, sinon la conviction que Méroé mérite d’être connue dès maintenant, par les livres et les images, pour être retrouvée ensuite.
Sources · 11
Le carnet
Prolonger la lecture.

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