Tombouctou, la ville aux 333 saints
Trois mosquées de terre, des centaines de milliers de manuscrits cachés dans les maisons, des caravanes de sel : le carnet d’une ville que l’Europe a cherchée pendant trois siècles.

Tombouctou se mérite encore. Longtemps, on y arrivait par le fleuve, depuis Mopti, sur une pinasse qui mettait deux ou trois jours à descendre le Niger jusqu’au port de Kabara, puis par la piste de sable qui monte vers la ville. On débarquait dans une rue sans asphalte, entre des maisons basses de banco gris aux portes cloutées, et l’on comprenait aussitôt pourquoi les Touaregs l’appellent « la lointaine » : le Sahara commence ici, au bout de chaque rue, sous la forme d’une dune.
La ville porte un surnom, celui des 333 saints enterrés dans ses mausolées, et une réputation que trois siècles de voyageurs européens ont faite sans jamais y mettre les pieds. Ce carnet raconte ce qu’il y a vraiment : trois mosquées de terre, une université sans murs, des bibliothèques dans les maisons, des caravanes de sel qui viennent du nord, et une ville qui a été blessée en 2012 puis réparée par ses propres maçons.
La ville au bout du sable
Tombouctou est posée à quelques kilomètres au nord du Niger, là où le fleuve fait sa grande boucle vers le désert. C’est cette position qui l’a faite : au XIIe siècle, un campement saisonnier de Touaregs devient un marché permanent où le sel du Sahara rencontre l’or, les esclaves et l’ivoire venus du sud. Tout ce qui traversait le désert passait par là, et avec les marchandises sont venus les lettrés.
La ville d’aujourd’hui garde ce plan ancien : des rues de sable, des maisons à cour intérieure en banco, cette terre crue mêlée de paille, et des portes de bois sculptées, clouées de fer, dont les plus belles viennent du Maroc. Le soir, quand la chaleur tombe, la lumière devient rousse, les ombres s’allongent sur les murs, et des enfants jouent au football sur des places de sable fin.
Le sable est aussi l’ennemi. Les dunes avancent, les tempêtes de l’harmattan déposent leur poussière sur tout, et les maçons passent une partie de l’année à réparer ce que le vent défait. La ville compte quelque quatre-vingt mille habitants, Songhaïs, Touaregs, Arabes, Peuls, qui parlent le koyra chiini, la langue songhaï de Tombouctou, le tamasheq et l’arabe.

Trois mosquées et une université sans murs
Djingareyber, la grande mosquée, date de 1327. Elle fut élevée au retour de pèlerinage de Mansa Moussa, l’empereur du Mali dont le passage au Caire fit chuter le cours de l’or, et la tradition en attribue le plan à l’architecte andalou Abou Ishaq es-Sahéli. C’est une forêt de piliers de terre sous un plafond bas, ouverte sur une cour de sable, surmontée de minarets pyramidaux hérissés de poutres de bois : ces pieux qui dépassent servent d’échafaudage permanent aux maçons qui recrépissent la façade.
Sankoré, au nord de la ville, est la mosquée des savants : fondée au XIVe ou au XVe siècle, elle fut le centre d’un enseignement qui attira des étudiants de tout le monde musulman. Sidi Yahia, la troisième, fut bâtie entre 1400 et 1440 ; sa porte, que la légende disait ne devoir s’ouvrir qu’à la fin des temps, fut arrachée en 2012 et refaite depuis.
On parle d’« université de Tombouctou », mais il n’y eut jamais de campus ni de registre : des maîtres enseignaient chez eux ou dans les mosquées, chacun avec ses élèves, le droit, la grammaire, l’astronomie, la médecine, la logique. Au XVIe siècle, la ville comptait, selon les chroniques, des dizaines de ces écoles et des milliers d’étudiants, et les livres s’y vendaient plus cher que n’importe quelle autre marchandise.

Les manuscrits : une bibliothèque dans les maisons
Le trésor de Tombouctou ne se visite pas comme un monument : il est dans les coffres des familles. Des centaines de milliers de manuscrits, du XIIIe au XXe siècle, écrits en arabe mais aussi en peul, en songhaï, en tamasheq et en bambara transcrits en caractères arabes, l’ajami. Traités de droit, d’astronomie, de médecine, de mathématiques, poèmes, contrats de vente, lettres de marchands, fatwas sur l’esclavage, recettes contre la stérilité.
Pendant des siècles, ces textes sont passés de père en fils, cachés sous les planchers pendant la conquête marocaine de 1591, pendant la colonisation, pendant les sécheresses. L’Institut Ahmed-Baba, fondé en 1973 avec le soutien du Koweït et nommé d’après le plus célèbre savant de la ville, a commencé à les rassembler, à les restaurer et à les numériser ; d’autres bibliothèques familiales ont ouvert leurs portes.
En 2012, quand les groupes armés ont pris la ville, les bibliothécaires ont fait le choix du silence : nuit après nuit, ils ont glissé les manuscrits dans des malles métalliques, les ont chargés sur des charrettes, des pirogues, des camions, et les ont envoyés à Bamako, à mille kilomètres au sud. Quelque 350 000 manuscrits ont ainsi été sauvés ; 4 203 ont été brûlés ou volés. C’est l’une des grandes opérations de sauvetage culturel de ce siècle, menée sans uniforme et sans bruit.

L’âge d’or et ceux qui la cherchèrent
L’apogée vient avec l’Empire songhaï, qui prend la ville en 1468 et dont les souverains, les Askia, protègent les savants. C’est à cette époque que Léon l’Africain, diplomate andalou de passage, décrit une ville de juges, de docteurs et de lettrés, entretenus aux frais du roi, et un commerce de livres plus lucratif que tout autre. Son récit, publié en Italie en 1526, fixe pour l’Europe l’image d’une cité d’or.
L’âge d’or s’achève brutalement en 1591 : une armée marocaine, équipée d’arquebuses, écrase les Songhaïs à Tondibi, occupe Tombouctou et en déporte les savants, dont Ahmed Baba, vers Marrakech. Les descendants des soldats, les Arma, dirigent la ville pendant deux siècles. Le commerce transsaharien décline au profit des ports de l’Atlantique.
L’Europe, elle, continue de rêver. En 1826, l’Écossais Gordon Laing atteint la ville et meurt assassiné en la quittant. En 1828, le Français René Caillié y entre déguisé en musulman, y passe deux semaines et en revient vivant, premier Européen à le faire : il décrit une ville de terre, pauvre, et la Société de géographie lui verse son prix. Un quart de siècle plus tard, l’Allemand Heinrich Barth y séjourne des mois, lit les chroniques locales et comprend ce que Caillié n’avait pas vu : la richesse de Tombouctou était dans ses livres.

Le sel qui vient du nord
Tombouctou est d’abord un port de sel. À Taoudenni, à 664 kilomètres plein nord, dans un désert absolu, des hommes découpent à la main des plaques de sel dans le lit d’un ancien lac. Ces plaques, grises, veinées, de la taille d’une porte, descendent vers la ville à dos de chameau : c’est l’azalaï, la caravane, qui part après les grandes chaleurs et met plusieurs semaines à l’aller comme au retour.
Les camions ont remplacé une partie des chameaux, mais la caravane existe encore, l’une des dernières du Sahara. On la voit arriver en fin d’année, des centaines de bêtes alignées sur la piste, et les plaques de sel s’empiler sur le marché avant de repartir, par le fleuve, vers tout le pays. Le sel de Taoudenni se reconnaît à ses stries ; on le casse au marteau et on le vend au poids.
La vie du désert se retrouve dans les campements touaregs aux portes de la ville : les tentes de cuir, le thé servi en trois verres, amer puis doux, les chameaux qui blatèrent au crépuscule. Et dans la musique : c’est de cette région, de Niafunké en aval, que venait Ali Farka Touré, et c’est dans les dunes d’Essakane, à deux heures de piste, que se tint de 2003 à 2009 le Festival au Désert, qui fit venir le monde entier écouter le blues du Sahara.

2012 : la ville blessée, puis réparée
En avril 2012, Tombouctou tombe aux mains de groupes armés. Les occupants s’en prennent aux mausolées des saints, qu’ils jugent idolâtres : quatorze des seize mausolées inscrits au patrimoine mondial sont détruits à la pioche, la porte sacrée de Sidi Yahia est arrachée, des manuscrits sont brûlés. L’UNESCO replace la ville sur la liste du patrimoine en péril, où elle avait déjà figuré de 1990 à 2005 à cause du sable.
La reconstruction a été l’affaire des maçons de Tombouctou. Dès 2014, la corporation des maçons, dépositaire des techniques du banco, a rebâti les mausolées pierre par pierre, à l’emplacement exact, avec les matériaux d’origine, sous la supervision de l’UNESCO et des familles gardiennes. En 2016, pour la première fois, la Cour pénale internationale a condamné un homme, Ahmad al-Faqi al-Mahdi, pour la destruction de biens culturels : neuf ans de prison, et un précédent pour tout le patrimoine du monde.
Les manuscrits, eux, sont restés en grande partie à Bamako, où ils sont restaurés, catalogués et numérisés. Une part de Tombouctou vit donc loin de Tombouctou, et c’est peut-être la seule bonne chose que l’on puisse dire de cette décennie : la ville a montré que l’on pouvait détruire des murs, pas une mémoire.

Tombouctou aujourd’hui
Il faut le dire sans détour : le nord du Mali est fermé aux voyageurs. Les autorités françaises déconseillent formellement tout déplacement dans la région, où les groupes armés restent actifs ; la ville a connu un blocus en 2023, et le Festival au Désert n’a plus eu lieu depuis 2012. Notre guide Mali porte les conseils officiels à jour, et ce carnet n’invite personne à les contourner.
Ce qu’il invite à faire, c’est à connaître. Les manuscrits numérisés se consultent en ligne, des expositions les font voyager, la musique du désert n’a jamais cessé de tourner. Tombouctou a été une idée européenne pendant trois siècles avant d’être une ville réelle ; elle redevient aujourd’hui, par la force des choses, un lieu que l’on visite d’abord par les livres. En attendant de reprendre la pinasse à Mopti.
Sources · 11
Le carnet
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