Dakar, ouverte sur le monde
La pointe la plus à l’ouest du continent, une île de mémoire à vingt minutes de chaloupe, une statue qui fait débat, des pirogues à chaque bout de rue : le carnet d’une capitale atlantique.

Dakar occupe l’extrémité de la presqu’île du Cap-Vert, et la pointe des Almadies, tout au bout, est le point le plus occidental de l’Afrique continentale. La ville regarde donc dehors, pas dedans : chaque rue finit par buter sur l’océan, et c’est l’océan qui donne le rythme, des surfeurs de Ngor au matin aux pirogues hissées sur le sable de Ouakam et de Soumbédioune à la tombée du jour. On y arrive par l’air, par l’autoroute neuve depuis l’aéroport de Diass, et le premier réflexe, toujours, est de chercher la mer.
Ce carnet prend la ville quartier par quartier, comme on la vit : Gorée et sa mémoire, les Mamelles et leur statue, les villages lébous devenus plages de la ville, le Plateau et ses marchés, la nuit et sa musique, le lac Rose dans l’arrière-pays, et une capitale en mouvement qui accueille, du 31 octobre au 13 novembre 2026, les premiers Jeux olympiques jamais organisés en Afrique, ceux de la jeunesse.
Une presqu’île qui regarde l’ouest
Avant la ville, il y avait des villages de pêcheurs lébous : Ouakam, Ngor, Yoff, Hann. Ils existent toujours, enchâssés dans l’agglomération de quatre millions d’habitants, avec leurs pirogues peintes, leurs mosquées et leurs conseils de notables. Les Portugais ont abordé la presqu’île au XVe siècle, les Français ont fondé Dakar en 1857 face à Gorée, et en 1902 la ville est devenue la capitale de l’Afrique-Occidentale française, puis, en 1960, celle du Sénégal indépendant.
Le plan de la ville garde la trace de cette histoire. Le Plateau, sur la pointe sud, est le quartier colonial des ministères, des banques et des avenues ombragées ; la Médina, juste au nord, est née en 1914 quand l’administration, à la suite d’une épidémie de peste, a déplacé les habitants africains hors du centre. Entre les deux, un siècle de mélanges a tout brouillé, et c’est tant mieux.
La Corniche Ouest longe l’océan sur des kilomètres, de la pointe sud aux Mamelles : c’est la promenade de la ville, celle des coureurs à l’aube, des lutteurs à l’entraînement sur le sable et des familles le dimanche. On y comprend d’un coup d’œil pourquoi Dakar s’appelle elle-même la ville atlantique.
Gorée, vingt minutes et trois siècles
La chaloupe part du port de Dakar et met une vingtaine de minutes pour rejoindre Gorée, une île de dix-huit hectares à deux kilomètres au large. On débarque sur une plage de sable blond, entre des maisons ocre et roses à volets de bois, sous des baobabs et des bougainvillées, et dans un silence que l’absence totale de voitures rend presque irréel.
Gorée est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1978, parmi les douze premiers sites de la liste, pour ce dont elle se souvient : la traite atlantique. La Maison des Esclaves, bâtie en 1776 et devenue musée, montre ses cellules et sa porte ouverte sur la mer, celle du voyage sans retour ; des historiens discutent du nombre de captifs réellement passés par cette maison, mais personne ne discute de ce que l’île représente, et des chefs d’État du monde entier viennent s’y tenir en silence.
Le reste de l’île se parcourt en une heure et se savoure en une journée : le fort d’Estrées et son musée historique, le Castel et ses canons, les ateliers d’artistes dans les anciennes maisons de négociants, les enfants qui plongent du quai, les femmes qui vendent des bijoux et des tissus. On y dort aussi, dans quelques maisons d’hôtes, pour connaître Gorée après le dernier bateau.

Les Mamelles : un phare, une statue, un débat
Deux collines volcaniques dominent la presqu’île, à Ouakam : les Mamelles. Sur la plus haute se dresse le phare, le plus ancien de Dakar, considéré comme l’un des plus puissants d’Afrique, d’où l’on voit la ville entière et l’océan des deux côtés. On y monte à pied en vingt minutes pour le coucher du soleil.
Sur l’autre colline se tient le Monument de la Renaissance africaine : une statue de bronze d’une cinquantaine de mètres, un homme, une femme et un enfant tendus vers l’ouest, la plus haute statue d’Afrique, inaugurée le 4 avril 2010 pour le cinquantenaire de l’indépendance. Dessinée par l’architecte sénégalais Pierre Goudiaby Atepa, construite par une entreprise nord-coréenne, elle a fait débat dès le premier jour, pour son coût, son style et sa symbolique. Le débat continue, et il dit quelque chose du goût de Dakar pour la discussion publique.
Au pied des Mamelles, sur la Corniche, la Mosquée de la Divinité, bâtie entre 1992 et 1997, pose ses deux minarets blancs au ras des vagues, dans une anse où les pirogues de Ouakam sont tirées sur le sable. C’est l’une des images les plus justes de la ville : la foi, la pêche et l’océan sur la même plage.
Ngor, Yoff, Almadies : l’océan au quotidien
À la pointe nord de la presqu’île, le village de Ngor fait face à une île de quelques hectares, à quatre cents mètres du rivage, que l’on rejoint en pirogue en cinq minutes : des plages minuscules, des maisons de pêcheurs et d’artistes, des restaurants les pieds dans l’eau. Au large déferle la vague de Ngor Right, que le film « The Endless Summer » a fait connaître aux surfeurs du monde entier en 1966.
Les Almadies, tout autour, sont le quartier des ambassades, des hôtels et des restaurants de bord de mer ; la pointe elle-même, le point le plus à l’ouest du continent, se visite à marée basse entre les rochers. Plus à l’est, la longue plage de Yoff est celle des pirogues qui rentrent de la pêche et des courses du soir ; le village est aussi le siège de la confrérie layène, dont le mausolée blanc se dresse face à la mer.
Et il y a Soumbédioune, sur la Corniche Ouest : chaque fin d’après-midi, des dizaines de pirogues rentrent et déchargent leur poisson sur le sable, dans une foule de mareyeuses, de charrettes et d’acheteurs, pendant que le soleil tombe derrière Gorée. Le village artisanal voisin vend bijoux, cuir et bois sculpté. C’est le meilleur endroit de la ville pour comprendre ce que l’océan donne chaque jour.

Plateau, Médina, Kermel, Sandaga
Au centre, le marché Kermel est une halle de fer ronde construite en 1910, détruite par un incendie en 1993 et reconstruite à l’identique : on y vend des fleurs, du poisson et des fruits, et tout autour des tissus et de la vannerie. Le quartier de Sandaga, tout près, est plus bruyant et plus dense, le royaume des tailleurs et des téléphones. Entre les deux, le Plateau garde ses avenues, ses librairies, sa cathédrale et le palais présidentiel face à la mer.
Deux musées encadrent la ville. Le musée Théodore-Monod d’art africain, héritier de l’IFAN fondé en 1936, conserve place Soweto l’une des plus anciennes collections d’Afrique de l’Ouest. Le Musée des Civilisations noires, ouvert le 6 décembre 2018, est son contraire et son complément : un bâtiment rond inspiré des cases à impluvium de Casamance, vaste, moderne, conçu pour accueillir les œuvres que l’Afrique réclame aux musées d’Europe.
Dakar est une capitale des arts visuels. La Biennale de l’art africain contemporain, Dak’Art, née en 1992 et consacrée aux artistes du continent depuis 1996, remplit tous les deux ans galeries, entrepôts et cours intérieures ; entre deux éditions, les ateliers et les galeries de la Médina et des Almadies prennent le relais. Dans la Médina même, la Grande Mosquée, aux lignes marocaines, est le centre de la vie du quartier le plus peuplé de la ville.
La nuit : mbalax, sabar et hip-hop
Dakar ne dort pas, ou alors tard. La musique de la ville s’appelle le mbalax, un tourbillon de percussions sabar, de guitares et de claviers que Youssou N’Dour a porté dans le monde entier et que l’on entend dans son club, le Thiossane, comme dans des dizaines d’autres, où rien ne commence vraiment avant minuit. Les soirées de sabar dans les cours des quartiers, où les femmes dansent face aux tambours, sont ouvertes à qui sait se tenir.
La ville est aussi l’une des capitales africaines du hip-hop, depuis les années 1990 : des studios dans la Médina, des concerts dans les centres culturels, des textes qui parlent de la ville et de la politique. Et à l’autre bout du spectre, la kora et les chants des griots, que l’on entend dans les maisons et les hôtels.
La nuit se termine souvent dans une dibiterie, autour d’un plat de mouton grillé aux oignons et à la moutarde, ou au petit matin devant un café Touba brûlant. Le repas du jour, lui, est raconté dans un autre carnet : le ceebu jën, le riz au poisson, inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité en 2021, et la teranga qui va avec.

Le lac Rose et l’arrière-pays
À trente-cinq kilomètres au nord-est de la ville, le lac Retba, que tout le monde appelle le lac Rose, doit sa couleur à une micro-algue et sa renommée à son sel : jusqu’à quarante pour cent dans certaines zones, que des ouvriers récoltent à la main, debout dans l’eau, le corps enduit de beurre de karité, et entassent en pyramides blanches sur la rive. La couleur est la plus forte de la fin janvier au début mars, et elle dépend de la lumière : bonne raison de ne rien promettre et d’aller simplement voir.
Le lac a eu une mauvaise passe : les inondations de septembre 2022 l’ont décoloré et ont interrompu la récolte ; il a retrouvé une partie de sa couleur depuis, et il figure, en 2026, parmi les sites que l’UNESCO examine pour le patrimoine mondial. Derrière lui, une bande de dunes sépare le lac de l’océan, que l’on franchit en 4x4 ou à cheval pour trouver une plage sans fin.
C’est aussi de ce côté que la ville grandit : Diamniadio, la ville nouvelle, ses stades et ses universités, l’aéroport international Blaise-Diagne ouvert en 2017, et les champs de niébé et de mangues qui reculent. Dakar a toujours regardé l’ouest ; elle apprend à regarder l’est.
Une ville qui bouge
Dakar se déplace autrement depuis peu. Le Train express régional relie le centre à Diamniadio depuis le 27 décembre 2021, à cadence de métro ; le Bus Rapid Transit, inauguré en 2024, traverse la ville sur une voie réservée ; et les cars rapides, ces minibus bleus et jaunes peints de versets et de slogans, disparaissent peu à peu au profit de véhicules neufs. On les photographie tant qu’il en reste.
Du 31 octobre au 13 novembre 2026, la ville accueille les Jeux olympiques de la jeunesse, premier événement olympique organisé sur le continent africain, entre Dakar, Diamniadio et Saly. La mascotte s’appelle Ayo. Pour une capitale qui a toujours été une scène, c’est une scène de plus.
On vient à Dakar toute l’année ; la saison sèche, de novembre à mai, est la plus agréable, fraîche et ventée de décembre à février, et les pluies tombent de juillet à octobre. Tout cela repose sur la teranga, le mot wolof pour l’hospitalité, dont le Sénégal a fait sa devise, et qui se voit dans le temps que l’on prend pour saluer. Notre guide Sénégal garde le côté pratique : formalités, santé, conseils officiels et plats à goûter.
Sources · 15
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Le carnet
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