Kalahari, le désert qui n’en est pas un
Neuf cent mille kilomètres carrés de sable sous l’herbe, des lions à crinière noire, des lacs de sel où courent les zèbres et le peuple le plus ancien du monde : le Kalahari, depuis le Botswana.

Le Kalahari déçoit ceux qui attendent des dunes. Il n’y a pas de mer de sable ici, ou presque : il y a de l’herbe, jaune à perte de vue, des acacias à cime plate, des buissons gris, et sous tout cela, à perte de profondeur, du sable. Neuf cent mille kilomètres carrés de sable, sur le Botswana, la Namibie et l’Afrique du Sud, qui boivent la pluie dès qu’elle tombe et ne laissent aucune rivière à la surface. Les Tswana l’ont nommé Kgalagadi, « le lieu de la soif ». C’est un désert par l’eau, pas par le paysage.
Et c’est pour cela qu’il est vivant. Ce carnet le traverse depuis le Botswana, qui en possède la plus grande part : la réserve du Kalahari central et sa vallée de la Déception, le parc transfrontalier de Kgalagadi et ses lions à crinière noire, les pans de sel de Makgadikgadi où les zèbres migrent et les flamants nichent, les baobabs de Kubu, les collines peintes de Tsodilo, puis le peuple qui habite tout cela depuis des dizaines de milliers d’années, les San, et le delta qui fait du désert un paradoxe.
Un désert d’herbe et de sable
Le Kalahari reçoit entre 150 et 500 millimètres de pluie par an selon les régions, bien plus que le Namib ou le Sahara. Mais le sable avale tout : l’eau descend à des mètres de profondeur, hors de portée, et la surface reste sèche neuf mois sur douze. Les plantes ont appris à vivre de cela, les acacias camelthorn avec des racines de quarante mètres, le melon tsamma qui stocke l’eau dans sa chair, les herbes qui sèchent sur pied et nourrissent les troupeaux toute la saison froide.
Les animaux ont fait de même. L’oryx gemsbok peut ne jamais boire ; le springbok tire l’eau des plantes ; les lions du Kalahari, plus grands et plus clairs que ceux du Nord, avec cette crinière noire qui les rend célèbres, parcourent des territoires immenses pour trouver leurs proies. Tout est plus dispersé qu’ailleurs, et c’est ce qui change la manière de regarder : on ne compte pas les animaux, on les cherche.
Ce sable est le fond d’un très ancien bassin, et il s’étend bien au-delà du désert proprement dit, jusqu’au Congo et à l’Angola. Au centre du Botswana, il porte des traces de rivières fossiles, de lacs disparus, de rivages anciens : le Kalahari est un paysage de mémoire géologique, et l’on y lit l’histoire de l’eau qui n’est plus là.
Le Kalahari central et la vallée de la Déception
La réserve de faune du Kalahari central, créée en 1961, couvre 52 800 kilomètres carrés, plus que les Pays-Bas, près d’un dixième du Botswana : c’est la deuxième plus grande réserve du monde. On y entre par des pistes de sable profond, on y campe dans des emplacements sans clôture, à des heures les uns des autres, et l’on peut y passer trois jours sans croiser un autre véhicule.
Son cœur est la vallée de la Déception, le lit d’une rivière fossile dont l’herbe reverdit après les pluies et attire alors des milliers de springboks, d’oryx et de gnous, suivis de leurs prédateurs. Deux zoologues américains, Mark et Delia Owens, y ont vécu sept ans dans les années 1970, seuls avec les lions et les hyènes brunes, et en ont tiré un livre, « Cry of the Kalahari », qui a fait connaître l’endroit au monde.
La meilleure saison y est inversée par rapport au reste de l’Afrique australe : de décembre à avril, quand il pleut, les vallées se couvrent d’herbe courte, les antilopes s’y rassemblent, les lions et les guépards les suivent, et le ciel se charge d’orages spectaculaires. En saison sèche, la réserve se vide et devient une leçon de silence.
Kgalagadi : lions à crinière noire et dunes rouges
Au sud-ouest, à cheval sur la frontière sud-africaine, le parc transfrontalier de Kgalagadi réunit depuis le 12 mai 2000 deux parcs plus anciens en un seul territoire de 38 000 kilomètres carrés, le premier « parc de la paix » d’Afrique australe. Ici, le Kalahari prend enfin ses couleurs d’affiche : des dunes rouges couvertes d’herbe blonde, et deux lits de rivières sèches, le Nossob et l’Auob, bordés d’acacias.
C’est l’un des meilleurs endroits du continent pour voir les grands prédateurs sans foule : lions à crinière noire couchés à l’ombre des camelthorns, guépards sur les crêtes, léopards dans les arbres au bord des points d’eau, hyènes brunes au crépuscule. Les lits de rivière concentrent les animaux autour des forages, et l’on roule lentement d’un point d’eau à l’autre, en regardant les branches.
La nuit, le Kgalagadi offre un autre spectacle. Le parc du patrimoine !Ae!Hai, enclavé dans sa partie sud-africaine, a été reconnu premier sanctuaire international de ciel étoilé d’Afrique : sans une lumière à des centaines de kilomètres, la Voie lactée projette une ombre, et les campements n’allument que le feu.

Makgadikgadi : le sel, les zèbres et les flamants
Au nord-est, le Kalahari devient blanc. Les pans de Makgadikgadi sont ce qui reste d’un lac immense, plus vaste que la Suisse, asséché depuis des dizaines de milliers d’années : une croûte de sel et d’argile craquelée, plate comme une table, qui compte parmi les plus grands lacs salés du monde. En saison sèche, on y roule sur des kilomètres sans repère, dans un blanc qui se confond avec le ciel, et les mirages déforment tout ce qui dépasse.
Puis la pluie tombe, et tout change. Les pans se couvrent d’une pellicule d’eau, l’herbe pousse sur leurs bords, et l’une des plus grandes populations de zèbres d’Afrique quitte la rivière Boteti pour les prairies du pan de Ntwetwe, suivie des gnous et des lions. Sur le pan de Sua, des dizaines de milliers de flamants roses viennent nicher : c’est l’une des deux seules colonies reproductrices de flamants d’Afrique australe, fragile, que les quads et les véhicules dérangent s’ils s’approchent.
Entre les deux saisons vivent les suricates, en groupes habitués à la présence humaine, qui grimpent sur les épaules des visiteurs assis pour mieux surveiller l’horizon. Et une étude génétique de 2019 a proposé que cette région, lorsqu’elle était un pays de lacs et de marais, ait été le berceau des premiers humains modernes, il y a deux cent mille ans : une hypothèse discutée, mais qui donne une autre profondeur au sel.
Kubu, Baines et les baobabs
Au bord du pan de Sua, une île de granit émerge du sel : Kubu. Ses rochers gris sont couverts de baobabs tordus, certains vieux de plusieurs siècles, et d’une ligne blanche de guano fossile qui marque l’ancien niveau du lac. Le lieu est classé monument national et tenu pour sacré par les communautés voisines ; on y campe dans un dénuement total, sur un terrain géré au profit du village, et l’on y voit le soleil se coucher sur une mer de sel.
Plus au nord, dans le parc de Nxai Pan, un bouquet de baobabs isolés porte le nom du peintre Thomas Baines, qui les représenta en 1862 lors de son voyage avec l’explorateur James Chapman. Ils n’ont presque pas changé depuis la toile : on peut la tenir à la main devant eux, et compter les branches.
Le baobab est le repère du Kalahari. Dans un paysage sans relief, il dit où l’on est, où l’on a dormi, où passe la piste. Les San en mangeaient le fruit et en buvaient l’eau stockée dans le tronc ; les voyageurs d’aujourd’hui en font des photos à l’aube, puis repartent, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire à Kubu que regarder, et c’est assez.

Les San, premiers habitants
Le Kalahari est habité depuis plus longtemps que presque toute autre région du monde. Les San, que l’on a longtemps appelés Bushmen, en sont les premiers habitants connus : des chasseurs-cueilleurs dont les cultures sont les plus anciennes d’Afrique australe et dont les langues à clics ne ressemblent à aucune autre. Le Botswana en compte aujourd’hui quelque 63 000, la plus forte proportion de tous les pays de la région.
Leur savoir est celui du désert : lire les traces sur le sable, trouver l’eau dans les racines et les melons, conserver celle de la saison des pluies dans des œufs d’autruche enterrés, chasser à l’arc avec des flèches empoisonnées. On le découvre lors de marches avec des guides san, au départ de Ghanzi, la « capitale du Kalahari », ou des villages du centre, où des coopératives d’artistes vendent des gravures et des peintures. Ces rencontres se font à leurs conditions, pas en spectacle.
L’histoire récente est douloureuse. Les San de la réserve du Kalahari central en ont été déplacés par l’État à partir de 1997 ; la Haute Cour du Botswana a jugé ces expulsions illégales en 2006, et le retour reste partiel et difficile. Leur mémoire, elle, est inscrite dans la roche : à Tsodilo, à l’extrême nord-ouest, quatre collines portent plus de 4 500 peintures rupestres, rhinocéros, élans, girafes, danseurs, qui valent au site son inscription au patrimoine mondial depuis 2001 et son surnom de Louvre du désert.
Au bord du désert, l’Okavango
Le paradoxe du Kalahari se trouve à sa lisière nord : un fleuve, l’Okavango, descend d’Angola, entre dans le sable et n’en ressort jamais. Il s’étale en un delta intérieur de 6 000 à 15 000 kilomètres carrés selon la saison, onze kilomètres cubes d’eau par an qui s’évaporent ou s’infiltrent presque entièrement, sans jamais atteindre la mer. Ce sont les anciens rivages du lac Makgadikgadi qui le retiennent.
La crue arrive à contretemps : l’eau tombée en Angola pendant l’été met des mois à descendre et inonde le delta au cœur de la saison sèche, entre juin et août, quand tout le reste du Kalahari a soif. Les animaux s’y rassemblent alors par dizaines de milliers, et l’on glisse entre les papyrus en mokoro, la pirogue poussée à la perche, à hauteur d’hippopotame.
Le delta est devenu en 2014 le millième site inscrit au patrimoine mondial. Il est la raison pour laquelle la plupart des voyageurs viennent au Botswana ; le Kalahari est la raison pour laquelle ils y reviennent.
Y aller, et quand
Maun, au bord du delta, est la porte d’entrée du nord et du centre, avec son aéroport et ses agences ; Gaborone, la capitale, dessert le Kgalagadi par le sud. Le Botswana a choisi un tourisme à faible volume et à coût élevé : peu de lits, des parcs immenses, et des camps qui se réservent longtemps à l’avance. Les voyageurs autonomes partent en 4x4 équipé, avec carburant, eau et vivres pour plusieurs jours, et, dans le Kalahari central comme sur les pans, à deux véhicules de préférence.
Les saisons se choisissent selon le lieu : décembre à avril pour la vie du Kalahari central et les zèbres de Makgadikgadi, mai à octobre pour rouler sur les pans secs, voir le delta en crue et profiter des nuits froides et claires du Kgalagadi. Les journées d’hiver sont douces, les nuits descendent sous zéro ; les journées d’été dépassent 40 degrés.
On mange, dans les villages, le seswaa, du bœuf longuement bouilli puis pilé, servi avec le bogobe, la bouillie de sorgho, et le morogo, des feuilles vertes cuites ; en saison, les phane, chenilles de mopane séchées, et les truffes du Kalahari, que l’on ramasse après les pluies. Notre guide Botswana porte les formalités, la santé et les conseils officiels, ainsi que les règles des parcs.
Sources · 11
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