Comores, les îles de la Lune et du parfum
Un volcan vivant, une médina face au canal du Mozambique, un parc marin inventé par dix villages et l’odeur de l’ylang-ylang : trois îles que presque personne ne visite.

On atterrit de nuit, le plus souvent, et la première chose que l’on reçoit des Comores n’est pas une image mais une odeur : celle de l’ylang-ylang, sucrée, entêtante, qui entre dans l’avion dès que la porte s’ouvre. Puis, au matin, le décor : une côte de lave noire mordue par une mer turquoise, des cocotiers, des villages de pierre de corail blanchie, et au-dessus de tout, caché dans les nuages, le Karthala, l’un des volcans les plus actifs du monde.
Trois îles forment l’Union des Comores, à l’entrée nord du canal du Mozambique : la Grande Comore, Anjouan et Mohéli, chacune avec son caractère, sa capitale, ses plages et ses sultans d’autrefois. Ce carnet les prend une à une, du volcan aux tortues, avec ce qui fait la vie comorienne, le grand mariage, la musique twarab et une langouste à la vanille.
Trois îles et un volcan
Les Comores sont des volcans sortis de la mer, les uns après les autres, d’est en ouest : Mayotte, la plus ancienne, aujourd’hui département français et revendiquée par l’Union ; Anjouan et Mohéli, usées par l’érosion, vertes et découpées ; et la Grande Comore, la plus jeune, encore en construction, où la lave de 2005 et de 2006 est descendue jusqu’à quelques kilomètres des villages.
Le pays est petit, 1 659 kilomètres carrés en tout, et l’un des plus densément peuplés du continent. Les villages se touchent presque le long des côtes ; l’intérieur monte vite vers la forêt et les crêtes. Indépendantes depuis le 6 juillet 1975, les Comores parlent le shikomori, langue bantoue nourrie d’arabe et de swahili, le français et l’arabe.
La mer est partout, et elle n’est pas qu’un décor. Elle a apporté les marins arabes qui nommèrent l’archipel « îles de la Lune », les Swahilis, les Malgaches, les Portugais ; elle donne le poisson, les boutres, et, au large de la côte sud-ouest de la Grande Comore, l’un des animaux les plus étranges de la planète, le cœlacanthe.
Moroni, la médina face à la mer
Moroni, la capitale, tient dans quelques rues entre le volcan et l’eau. Le vieux port est une anse de pierre où les boutres se posent à sec à marée basse ; au-dessus, la mosquée du Vendredi, Badjanani, blanche à arcades, est l’image de la ville, surtout au coucher du soleil quand la lumière vient de la mer. Derrière, la médina : des ruelles coudées, des portes sculptées, des escaliers, des cours où sèche le linge.
Les femmes portent le shiromani, grand tissu imprimé drapé sur la tête et le corps, et beaucoup gardent sur le visage le msindzano, un masque de beauté jaune pâle fait de bois de santal râpé sur une pierre de corail, qui protège du soleil. Les hommes, le vendredi, sortent en kofia brodée et en boubou blanc. On se salue longuement ; on ne presse personne.
Au nord de la ville, la plage d’Itsandra est celle des familles de Moroni, avec ses pirogues et ses parties de football au crépuscule. Au centre de documentation et de recherche scientifique, on peut voir des cœlacanthes conservés, ces poissons aux nageoires charnues que l’on croyait disparus avec les dinosaures jusqu’à ce qu’un spécimen soit pêché en Afrique du Sud en 1938, et qu’un second, en 1952, au large d’Anjouan, révèle que les Comores étaient leur maison. Les pêcheurs les appellent gombessa.

Monter au Karthala
Le Karthala occupe les deux tiers de la Grande Comore. C’est un volcan bouclier de 2 361 mètres, entré en éruption plus de vingt fois depuis le XIXe siècle, dont la caldeira sommitale, trois kilomètres sur quatre, compte parmi les plus vastes des volcans actifs du monde. Les éruptions d’avril 2005 et de mai 2006 ont couvert les villages de cendre ; depuis, il dort, surveillé par un observatoire.
On le monte en deux jours depuis les villages des hauteurs, avec un guide et un porteur, en traversant d’abord les plantations de bananiers et de vanille, puis la forêt humide où vivent les oiseaux endémiques de l’île, puis la bruyère, puis plus rien : un désert de scories noires et rouges jusqu’au bord de la caldeira. On y dort sous tente, dans le froid et le vent, pour voir à l’aube le cratère fumer et la mer tout autour, des deux côtés de l’île.
Ce n’est pas une ascension technique, mais une longue marche à la montée raide et, surtout, une descente sur la cendre qui glisse. Peu de visiteurs la font ; ceux qui la font en parlent longtemps.
Mohéli, l’île qui a inventé son parc
Mohéli est la plus petite des trois îles et la moins peuplée, avec sa capitale Fomboni et sa côte sud frangée d’îlots. C’est là qu’en avril 2001 est né le premier espace protégé du pays, le parc marin de Mohéli, et il est né d’une façon rare : les dix villages riverains ont négocié avec l’État les règles de la pêche et de la protection, puis les ont appliquées eux-mêmes. Devenu parc national en 2010, il a été étendu en 2015 aux trois quarts des terres de l’île.
Sur la plage d’Itsamia, à l’est, les tortues vertes viennent pondre en nombre, et les villageois organisent leur protection et l’accueil des visiteurs : on marche la nuit sur le sable, sans lampe, pour voir une femelle creuser son nid. Au large de Nioumachoua, les îlots sont entourés de récifs où nagent des dauphins, et de juillet à octobre, les baleines à bosse mettent bas dans le chenal.
Dans la forêt des hauteurs vit la roussette de Livingstone, l’une des plus grandes et des plus rares chauves-souris du monde, qui n’existe qu’à Mohéli et à Anjouan : quelque mille deux cents individus au dernier comptage sérieux, suspendus en colonies dans les grands arbres. Mohéli est l’île des gens qui aiment marcher, plonger et dormir dans des bungalows au bord de l’eau, et elle n’a rien d’autre à offrir, ce qui est beaucoup.

Anjouan, l’île aux parfums
Anjouan est la plus escarpée : 424 kilomètres carrés de pentes qui montent jusqu’au mont Ntringui, à près de 1 600 mètres, cultivées en terrasses jusqu’au vertige. Sa capitale, Mutsamudu, a la plus belle médina de l’archipel, un lacis de ruelles sous une citadelle du XVIIIe siècle, et son port est le plus actif du pays. Domoni, sur la côte est, fut la capitale des sultans.
Mais Anjouan se sent avant qu’elle ne se voie. Le long des routes, les clous de girofle sèchent sur des nattes, la vanille pend dans les séchoirs, et dans les distilleries d’ylang-ylang, des alambics de cuivre chauffés au bois transforment des sacs de fleurs jaunes en quelques litres d’huile essentielle. Les Comores en sont le premier producteur mondial : la plupart des grands parfums contiennent une goutte de ces collines.
Les girofles sont aujourd’hui la première exportation du pays, la vanille et l’ylang-ylang suivent, et les cours mondiaux font ou défont les années. Dans les villages, on vous ouvrira la porte d’une distillerie sans rendez-vous ; il suffit de demander, et d’accepter le thé au gingembre.

Le grand mariage
Rien n’explique mieux les Comores que l’anda, le grand mariage. Ce n’est pas une noce : c’est une institution. Un homme qui le célèbre, souvent à la quarantaine passée, après des années d’économies et avec l’aide de toute sa famille, accède au rang de notable : il peut siéger et parler sur la place du village, le bangwe, porter l’écharpe des anciens, être enterré avec honneur. Les fêtes durent plusieurs jours, parfois des semaines, et mobilisent le village entier.
On y danse, on y chante le twarab, la musique des îles cousine du taarab de Zanzibar, violons, oud, accordéon et chœurs de femmes ; on y distribue des repas à des centaines de convives ; on y offre de l’or. La diaspora, nombreuse à Marseille, y joue un rôle central : une grande part des envois d’argent du pays sert à financer ces fêtes, et les mois d’été voient revenir ceux qui y vivent.
C’est aussi le moment où la cuisine comorienne se déploie : le pilaou de riz épicé, le mataba, des feuilles de manioc pilées cuites dans le lait de coco, les mabawa, ailes de poulet grillées au piment, le poisson au coco, et, dans les grandes occasions, la langouste à la vanille, le plat le plus célèbre des îles, où la gousse parfume une sauce au beurre et au citron vert. Le visiteur invité à un grand mariage ne refuse pas.
Plages, bateaux et le bon moment
La Grande Comore a ses plages au nord : Mitsamiouli, avec ses sables blancs et ses hôtels, le Trou du Prophète, une crique encadrée de lave, et le lac Salé, un cratère rempli d’eau verte posé au bord de la mer. Sur la côte est, Chomoni alterne sable blanc et rochers noirs. Partout, la mer est chaude, et les récifs commencent à quelques brasses du rivage.
On passe d’une île à l’autre en petit avion ou en bateau. Le bateau est moins cher et plus incertain : la mer du canal se lève vite, et les traversées se décident selon la météo. On arrive de l’étranger par l’aéroport de Moroni-Hahaya, en général via Addis-Abeba, Nairobi, Dar es Salam ou La Réunion.
La saison sèche, de mai à octobre, est la bonne : alizés frais, mer plus calme, baleines. De novembre à avril, il fait chaud et humide, les pluies sont fortes et des cyclones peuvent passer. Notre guide Comores porte les formalités, la santé et les conseils officiels ; ce carnet, lui, ne retient qu’une chose à emporter : du temps, parce que rien ici ne va vite, et c’est très bien ainsi.
Sources · 10
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Le carnet
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